Sade

Pour nombre de jeunes lecteurs et de plus anciens, le nom du célèbre marquis de Sade recèle quelque chose de sulfureux, de mystérieux mais est avant tout synonyme d'un érotisme et d'un libertinage forcené. Si le sulfureux et le libertinage se trouvent bien présents, pour ce qui est du mystère et de l'érotisme, c'est dès les premières lignes que le lecteur peut se rendre compte que le marquis ne fait pas mystère de son sujet : la jouissance des corps et la quête du plaisir absolu, pour autant, celui-ci ne se fait pas à travers une quête érotique pour ainsi dire mais bien plus par le biais de la torture, du meurtre, de scènes de débauches abracadabrantesques. Rien de quoi faire fantasmer un jeune homme ou une jeune fille romantique en somme... Mais ce n'est pas pour rien que le terme de "sadisme" en tant que recherche de plaisir dans la souffrance a pour origine le nom de Sade! Pour autant, le marquis se veut également philosophe et c'est peut-être içi qu'un lecteur avisé peut trouver un réel intérêt à une lecture qui peut vite devenir pesante de par la répétition d'atrocités qui n'ont en elles qu'assez peu d'intérêt littéraire.

Les prospérités du vice (ou L'Histoire de Juliette) publié en 1801 est le troisième écrit clandestin de l'auteur après d'autres romans célèbres tels que Justine ou les malheurs de la vertu en 1791 ou encore La philosophie dans le boudoir de 1795. De son nom complet Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) que la postérité à retenu sous son titre de naissance, le marquis de Sade a été détenu en prison pendant vingt-sept ans au total, quelque soit le régime alors en place, monarchie, république, consulat et empire essentiellement à cause de la nature subversive de ses écrits. Il convient de noter que jusqu'en 1957 les écrits de Sade sont censurés pour autant leur entrée dans le bibliothèque de la Pléïade en 1990 est une réelle reconnaissance du marquis en tant qu'auteur ayant marqué l'histoire. Pour ceux qui douteraient encore de la qualité de l'écriture de Sade et seraient rebutés par la teneur des écrits, intéressons-nous donc de plus près au roman choisi.

Les prospérités du vice ont pour protagoniste Juliette qui se veut être la soeur de Justine, figure du premier roman "érotique" de Sade. Le roman suit alors les évolutions de Juliette, les évènements marquants sa vie et se découpe en quatre parties : sa perversion au sein d'un couvent par la religieuse supérieure nommée Delbène, les débuts de la vie mondaine de Juliette alors libertine débutante au côté du ministre Saint-Fond, son exil à Naples et finalement son retour à Paris en tant que libertine aguerrie. Le récit général se développe alors autour de scènes de débauche incroyables au gré des rencontres de Juliette où se mêlent scatophile, sado-masochisme, actes de tortures dans des tableaux édifiants pouvant sembler parfois assez grotesques mais témoignant d'un débordement d'imagination assez impressionnant de la part de l'auteur. La complexité des tourments et la diversité des actes sexuels pensés par Sade n'a alors rien à envier au plus complexe des pornographes actuels! Les actes notamment commis par Juliette à Naples sont d'une cruauté et d'une lubricité qui sonnent comme un point d'orgue dans ce domaine au sein du roman mais je laisse au lecteur le plaisir (ou déplaisir) d'en juger.

Ce qui se construit au détour des conversations de Juliette avec les divers maîtres à penser libertins et la philosophie dont elle va alors s'emparer, bien que pouvant sembler secondaire n'en est pas moindre pour l'intérêt et la compréhension de l'écriture de Sade. C'est même selon moi ce qui permet de concevoir la lecture des scènes de débauche... Mais quelle est cette philosophie libertine développée par Sade? C'est tout d'abord une philosophie de la nature, mais cette nature loin d'être bienveillante est dure et froide, elle apparaît pour l'auteur impitoyable dans sa sélection des espèces les plus faibles, servir la nature c'est alors agir à son image, ne pas avoir d'égards pour les personnes fragiles et bien au contraire tenter de s'en débarrasser par tous les moyens. Ainsi la destruction est envisagée de manière positive car permettant le renouvellement naturel. Cette première conception d'une nature destructrice permet d'introduire l'idée d'un besoin de jouissance immédiat et complet, dans la mesure où je pourrais me trouver réduit à l'état de cadavre d'un instant à l'autre, je dois alors jouir de tout et ne pas avoir de limite dans cette jouissance, le dépassement des interdits et des tabous intervenants comme autant de stimulants pour ma jouissance. C'est ainsi que le torture, le blasphème apparaissent comme autant de moyen de jouir complètement et intensément. Ainsi pour Sade, il n'y a pas de limite d'âge dans les orgies libertines, l'humain peut-être corrompu dès sa naissance jusqu'au dernier souffle, il n'y a pas de distinction réelle entre les sexes, couples hétérosexuels et homosexuels se mélangeant avec notamment un plaisir divin en tant qu'il vexe la nature : la sodomie. Pour autant cette jouissance des corps doit être agencée et réfléchie, Sade ne renie pas la puissance de la raison mais celle-ci doit être soumise et accentuer les plaisir corporels dans une mutuelle excitation. Tout un programme en somme...

Pour résumer cette lecture qui n'est peut-être pas à mettre entre toutes les mains ou en tout cas qui ne trouvera pas d'écho chez tout le monde il n'en demeure pas moins qu'à travers cette vision désenchantée du monde, Sade pose en filigrane la question de la puissance de la raison humaine sur autrui qui s'applique chez lui par la maîtrise du corps de l'autre pour la jouissance personnelle. Une lecture pouvant paraître parfois comme édifiante certes mais qui vient également interroger notre condition de modernes bien-pensants avec parfois la tentation de définir les tortures sadiques entourées d'un voile philosophique peut-être plus humaines ou pour utiliser le gros mot d' "Humanistes" en comparaison avec la pornographie capitaliste et les images porno-chics de notre temps au sein de laquelle la raison s'est effacée depuis longtemps pour laisser le corps nu tel quel.

" - Je ne sais pourquoi nous ne tordrions pas le cou à ce petit bougre-là, dit-il en saisissant son page au collet, et lui faisant jeter les hauts cris.

- Il faut le pendre, dit Charlotte

- Ma fille, dis-je en baisant cette femme charmante, tu aimes donc aussi la cruauté? Ah! je t'adore, si cela est! Tu serais, je le vois, capable du trait de cette impératrice de la Chine, qui nourrissait ses poissons avec des couilles d'enfants de pauvres."

Les prospérités du vice - Sade

Editions 10/18

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