Hannah-ARENDT-Responsabilit--et-jugement

 

Pour continuer dans l'inovation et faire de ce blog une plate-forme ouverte à toutes les réflexions, je vous propose aujourd'hui une petite fiche de lecture rédigée dans le cadre d'un devoir de philosophie du droit portant sur le concept de responsabilité.

Cette fiche est assez longue et peu paraître ennuyeuse comparativement aux analyses de livres, de films et d'articles que j'ai proposé auparavant, mais ayant un emploi du temps relativement chargé ces derniers temps, cet exercice en plus de l'intérêt que j'y ai porté personnellement pourra en intéresser certains je l'espère et me permet de maintenir une petite activité sur ce blog!

Voici donc sans plus tarder en substance cette fiche de lecture du texte intitulé "Responsabilité Collective" in Responsabilité et jugement par la célèbre philosophe Hanna Arendt (1906-1975) auteur notamment d'ouvrage mondialement reconnus comme Condition de l'homme moderne, La crise de la culture ou encore Eichmann à Jérusalem.

Bonne lecture !

" Responsabilité et Jugement est un ouvrage d’Hannah Arendt publié à titre posthume en 2005. Il regroupe une série de discours, de conférences et d’essais rédigés après le procès d’Adolf Eichmann en 1961 auquel a assisté Arendt. La philosophe d’origine juive, ne cessera de se questionner à propos de la figure de ce haut dignitaire nazi et notamment sur l’incarnation humaine du mal représenté par Eichmann au cœur d’un ouvrage intitulé Eichmann à Jérusalem ou Etude sur la banalité du mal. A cet égard Responsabilité et Jugement bien qu’édité à postériori peut apparaitre comme en directe corrélation avec cette réflexion sur le mal mais avec accompagné d’une volonté plus profonde de comprendre l’incapacité d’Eichmann à penser par lui-même en tant qu’être doué de raison. Arendt réinterroge alors totalement le concept de pensée de l’homme avec l’idée fondamentale que cette action de penser est accessible à tous, homme du peuple comme philosophe et qu’il ne tient concrètement qu’au sujet de choisir d’exercer cette pensée ou non. Afin de percevoir les sphères de cette capacité inaliénable qu’est la pensée chez l’homme, Arendt s’est alors attachée à étudier deux concepts primordiaux que sont la responsabilité et le jugement qui constituent les deux parties de cette œuvre posthume. La réflexion autour de la responsabilité proposée alors est d’un intérêt essentiel pour toute tentative de définition du principe de responsabilité en droit. Cette  première partie de l’œuvre s’axe autour de quatre grandes thématiques dont la première questionne la responsabilité personnelle dans le cadre d’une dictature, la seconde concerne alors la philosophie morale et la troisième interroge directement l’idée de responsabilité collective avant de retourner sur des considérations morales. C’est la troisième thématique à savoir l’étude de la responsabilité collective qui constituera le cœur de cette fiche de lecture. Bien que l’idée de responsabilité collective puisse sembler dépasser les cadres de la simple notion de responsabilité considérée comme le fait que les actes d’un sujet ont des conséquences non-seulement sur lui mais également sur autrui et ainsi que le sujet est considéré comme responsable de ses actes vis-à-vis de la loi, il n’en demeure pas moins que la réflexion autour de la responsabilité collective permet justement de réinterroger la place du sujet face au concept de responsabilité, alors que ce concept semble s’effacer au sein d’actions menées par un groupe ou une collectivité. Afin de suivre le texte et d’en proposer une analyse aussi claire que possible, il convient de percevoir dans un premier temps qu’est-ce que la responsabilité et à fortiori la responsabilité collective chez Arendt avant d’interroger les tenants moraux que suppose cette notion de responsabilité collective avant de percevoir quels en sont les enjeux pour le sujet.

 

            Hannah Arendt débute sa réflexion sur la responsabilité en établissant une nette distinction entre responsabilité et culpabilité. Cette distinction tient essentiellement sur le fait du ressenti, un sujet peut être en effet considéré comme responsable pour une action qu’il n’a pas nécessairement commis de par son propre fait tandis que la culpabilité ne vient frapper le sujet que lorsque ce dernier est tout entier investi dans l’action incriminée. Afin d’expliciter cette idée, Arendt prend l’exemple du sentiment de culpabilité des blancs à propos de la question noire mais également des allemands au sortir de la seconde guerre mondiale alors que ces derniers dans un élan de culpabilité s’entendaient à déclarer « Nous sommes tous coupables ». Pour la philosophe, il convient clairement de distinguer la notion de culpabilité de celle de responsabilité dans la mesure où la culpabilité engage l’individu, elle le singularise à la différence de la responsabilité qui elle peut-être collective, ainsi pour Arendt si « nous sommes tous coupables, personne ne l’est », la culpabilité défini le criminel, la responsabilité n’engage que l’homme. Cette distinction s’opère concrètement à travers le principe d’action, dans le cas de la culpabilité, l’action est effectuée, dans le cas de la responsabilité elle ne l’est pas nécessairement et peut s’en tenir à des intentions ou des potentialités. Ainsi, le sentiment de culpabilité pour une action non effectuée par le sujet, ne peut être perçu que de façon métaphorique mais pour Arendt, cette utilisation abusive du terme de culpabilité déforme même dans une certaine mesure l’intention du sujet. En liant sentiment de culpabilité et sentiment de compassion, la culpabilité collective comme dans le cas allemand en appelant les sujets à se déclarer tous coupables amène ces mêmes sujets à effectuer une certaine déclaration de solidarité avec les criminels, liés par la même action incriminée alors que pour Arendt il est évidemment faux de penser tous les allemands vivant sous le IIIème Reich comme des criminels.

Suivant cette volonté de redéfinition et de distinction entre culpabilité et responsabilité, Arendt se propose alors d’interroger concrètement la notion de responsabilité collective dont la philosophe ignore l’origine précise. Pour autant Arendt note immédiatement l’intérêt politique de ce concept de responsabilité collective par rapport à un intérêt juridique ou moral. Selon cette première assertion, l’utilisation de l’idée de responsabilité collective en droit serait alors un abus selon la philosophe qui tient à préciser pour affirmer son idée, que la responsabilité d’un accusé même au sein d’un groupe de malfrats, ne peut dans le domaine juridique porter que sur ce même individu sans que son appartenance au groupe ne diminue ou n’augmente sa part de responsabilité pour tel acte face à la loi. Dans le domaine du droit, le principe de responsabilité comme il l’a été évoqué précédemment met en avant l’homme face à son action c’est pour Arendt dans le cas des actes commis par les nazis une nécessité afin « Que même un rouage puisse redevenir une personne : voilà ce qui constitue la grandeur des poursuites judiciaires ». Après avoir noté que sur le plan moral la culpabilité s’exerce bien plus aisément que la responsabilité, la philosophe s’attache alors à cerner concrètement ce qu’il convient de percevoir à travers la notion de responsabilité collective. Pour cela, elle reprend l’étude de trois cas précédemment utilisés dans un article rédigé sur la responsabilité par un universitaire de la Société philosophique de Washington. Arendt nie la mise en jeu de toute responsabilité collective dans le cas où un nageur décède sur une plage publique sans que les autres nageurs ne viennent l’aider, en effet ces autres nageurs ne forment pas une collectivité à proprement parler. Il en est de même alors pour une conspiration « montée afin de dévaliser une banque » il n’y a pas de responsabilité collective mise en jeu mais des degrés de culpabilité. Pour terminer, Arendt souligne le fait également que dans le cas d’accusations collectives après 1945, il n’y avait encore là qu’une culpabilité générale et non de responsabilité générale.

Ainsi pour la philosophe deux éléments sont essentiels pour définir la responsabilité collective, tout d’abord le sujet doit être tenu responsable pour quelque chose qu’il n’a pas fait et cette responsabilité doit s’expliquer par sa participation à un groupe qu’aucun acte volontaire de sa part ne pourrait dissoudre. Pour Arendt cette forme de responsabilité apparait alors purement appartenir au domaine du politique, selon une forme ancienne c’est-à-dire lorsque toute une communauté se juge responsable des actes d’un seul de ses membres ou suivant une forme illustrée par les grandes dictatures du XXème siècle, lorsqu’une communauté est jugée comme responsable de ce qui a été perpétré en son nom. Afin d’illustrer son propos la philosophe prend alors l’exemple des propos de Napoléon Bonaparte lors de sa prise de pouvoir en France lorsque ce dernier déclare « j’assume la responsabilité d tout ce que la France a fait depuis l’époque de Charlemagne jusqu’à la Terreur de Robespierre » pour Arendt cette déclaration va dans le sens d’une prise de responsabilité de l’histoire de France de la part du nouveau représentant du pouvoir politique mais non d’une culpabilité supportée envers les méfaits historiques.

            Dans la suite de son exposé, la philosophe s’attache à étudier la responsabilité collective par rapport à l’individu et notamment les enjeux moraux soulevés par la question de la responsabilité collective. Ainsi, pour échapper à la responsabilité collective, Arendt note que l’individu se trouve dans la nécessité de quitter la communauté à laquelle il appartient et que foncièrement, quitter une communauté revient à en intégrer une autre dans la mesure où l’homme, animal social ne peut pas réellement s’envisager en dehors de toute communauté. Il ne semble donc pas possible d’échapper à la responsabilité collective si ce n’est de l’échanger contre une autre dépendante d’une autre collectivité. Malgré tout, Arendt souligne que le XXème siècle a « créé une catégorie d’hommes qui étaient de vrais proscrits n’appartenant à aucune communauté internationale reconnaissable », il convient de penser alors à la diaspora juive ou aux tziganes et qu’ainsi cette catégorie d’hommes peut être reconnue comme « absolument innocent[e] » n’étant attachés à aucune responsabilité collective. Or contrairement à l’idée première que cette absence de responsabilité collective pourrait être synonyme d’une liberté immense et enviable, la philosophe note plutôt que c’est cette absence de responsabilité collective qui condamne ces hommes à « occuper une condition en dehors du genre humain », position qui serait alors loin d’être enviable. Ainsi si la responsabilité collective peut être perçue comme un fardeau, il convient d’envisager que la non-responsabilité collective puisse être encore plus lourde à supporter pour l’homme.

Ce développement s’effectue dans le but d’établir une séparation plus claire entre la responsabilité politique du côté de la collectivité, et la culpabilité morale et/ou juridique pour l’individu à travers le prisme de la morale et de l’éthique. Afin d’expliciter son propos, Arendt rappelle que de façon générale les termes de morale et d’éthique signifient les us et coutumes. Durant l’antiquité, la morale était alors toute politique dans la mesure où elle posait la question de la conduite de l’individu au sein de la cité, il n’était pas réellement demandé que l’individu soit bon mais que sa conduite soit bonne pour la cité dans laquelle il vivait. La philosophe montre par ce biais l’engagement encore politique du jugement éthique mais note également une proposition de Socrate tirée du Gorgias qui réintégrerait l’individu considéré pour lui-même dans l’éthique à savoir « Mieux vaut subir une injustice que d’en commettre une ». Si la réflexion ici développée semble devenir quelque peu confuse et éloignée des considérations à propos de la responsabilité collective, la philosophe prend le temps d’arrêter momentanément sa pensée afin de développer une seconde idée en matière de morale. Elle note alors que la religion exerce historiquement un renversement de la conception éthique antique à savoir que les considérations morales portent alors immédiatement sur l’individu pour lui-même plutôt que sur ses actes dans le monde auquel il appartient. Afin d’illustrer son propos, Arendt prend l’exemple de l’Oreste d’Eschyle lui permettant de définir l’apport moral de ce mythe en tant que « version grecque de l’idée chrétienne » selon laquelle un individu résistant aux appels du mal commis dans le monde influence de façon positive en quelque sorte la « marche du monde », le sujet doit alors relever pour lui-même le défi moral et non plus pour la société. C’est ce que la philosophe laisse entendre lorsqu’elle déclare qu’ « avec la montée du christianisme, l’accent s’est entièrement déplacé du souci pour le monde […] au souci de l’âme ». Cette idée est alors corroborée par le Nouveau Testament et son exhortation à « fuir l’engagement public et politique ». Pour Arendt un véritable glissement s’est opéré dans la définition actuelle de la morale et celle-ci défend alors le fait que si les considérations morales sont aujourd’hui aussi importantes c’est qu’elles possèdent cet arrière-plan religieux. Pour autant note-t-elle également, il semble alors légitime que l’importance des considérations morales s’affaiblissent en même temps que la foi. La philosophe à cet égard pense que seuls deux des dix commandements ont encore une valeur morale réelle, ces deux commandements sont « Tu ne tueras point » et « Tu ne porteras pas de faux témoignages » qu’elle présente notamment comme ayant été largement transgressés par Hitler et Staline.

Dans la suite de son exposé sur les valeurs morales dans une optique de responsabilité Arendt affirme alors que débarrassés de leurs origines morales, les impératifs moraux peuvent clairement se résumer à travers la proposition socratique évoquée précédemment « Mieux vaut subir une injustice que d’en commettre une » suivi d’un développement que la philosophe juge pour le moins étrange « Il vaut mieux pour moi être en désaccord avec le monde tout entier que de l’être avec moi-même ». Ces deux propositions contiennent l’axiome minimal de toute éthique reprise notamment chez Kant à savoir le principe de non-contradiction. Arendt souligne alors que si en matière éthique, une certaine préséance d’autrui par rapport à l’individu peut se dégager de ces principes socratique, leur réponse dans le domaine politique serait bien plutôt « Ce qui est important dans le monde, c’est qu’il n’y ait pas d’injustice ; subir une injustice et en commettre une sont tout aussi mal » tout doit être mis alors en œuvre afin que l’injustice ne se manifeste pas, quel que soit l’individu qu’elle touche. A travers ces lignes, Arendt montre la proximité mais également les conflits réels existant entre normes éthiques et normes politiques, dans le premier cas, l’individu éthique semble se sacrifier pour un « vivre ensemble » général tandis que dans l’individu politique doit agir de façon éthique afin que ce même « vivre ensemble » ne connaisse pas d’injustice.

            Après avoir distingué normes éthiques et normes politiques dans le cadre de sa réflexion sur la responsabilité orientée de façon collective, Arendt interroge les enjeux que cette responsabilité collective fait peser sur l’individu et quelles sont les modalités d’application de cette responsabilité collective. Profondément pensée comme politique, la responsabilité collective est alors étudiée selon un cas spécial, celui d’une responsabilité collective et déléguée c’est-à-dire qui s’exerce sur un membre d’une communauté tenu responsable pour des choses auxquelles il n’a pas participé mais qui ont été commises en son nom. Arendt expose alors que cette non-participation ne peut se trouver que dans des formes spécifiques d’organisations politiques, par exemple lorsque la forme du gouvernement d’un pays fait en sorte que la sphère publique ne soit pas accessible à une majorité de ses habitants, comme il en a été pour l’Allemagne nazie, dans ce cas la non-participation est subie plus que choisie. Inversement dans certains pays, des habitants peuvent refuser l’accès à la sphère publique en revendiquant leur « liberté vis-à-vis de la politique » en tant que liberté première mais trop souvent oubliée comme le souligne la philosophe. En effet cette liberté face à la politique était nulle durant l’Antiquité où chaque citoyen était un membre de la polis grecque notamment et de ce fait automatique une sujet politique et il convient de rappeler que cette liberté envers la politique est également bafouée sous les régimes totalitaires. Pour autant Arendt note assez judicieusement que dans le cas des régimes totalitaires, l’absence de non-participation sous-entend donc une forme de participation plus ou moins forte aux activités de ces régimes et donc une certaine forme de complicité et que la non-participation doit être une décision prise individuellement. Pour échapper à la responsabilité collective et à la culpabilité collective il conviendrait ainsi d’affirmer son droit de retrait face à la politique. Cette non-participation peut être alors considérée comme une forme de résistance l’indique Arendt mais lorsque cette résistance s’organise pour rassembler les individus non-participatifs, cette résistance réintègre la sphère politique en tant qu’elle représente finalement un engagement politique, on peut à cet égard penser aux Résistants lors de la seconde guerre mondiale ou chez Arendt les individus refusant d’être enrôlés dans la guerre du Viêt-Nam.

La responsabilité collective engagerait alors profondément l’individu dans une démarche politique, que celle-ci soit participative ou non-participative. C’est le principe fondamental qu’Arendt souhaite défendre, en s’opposant à l’idée reçue que la non-participation politique reviendrait à s’affranchir de toute responsabilité. Pour Arendt, la non-participation ne peut alors se justifier sur des bases morales, au contraire la non-participation à une forme de politique n’empêche pas de prendre part à une autre forme de politique, comme en témoigne à juste titre nombre de figures de la résistance allemandes qui étaient directement engagés en politique. A cet égard, Arendt commente alors le point de vu d’Otto Kirchheimer, juriste et politique allemand, qui dans son ouvrage Political Justice indiquait que la « résistance active » entendu comme les individus non-participatifs retirés de la sphère politique « n’était qu’un repère illusoire » et qu’agir de la sorte faisait peser une forme de culpabilité sur ces personnes non-agissantes. La philosophe perçoit alors la thèse de Kirchheimer comme pertinente mais dangereuse dans la mesure où elle met en avant la participation de l’individu et légitime son engagement « afin d’empêcher le pire » ce qui n’est notamment pas concevable dans l’engagement politique en faveur du IIIème Reich par exemple. Ce que tente de faire comprendre Arendt, c’est qu’une juste mesure doit être adoptée vis-à-vis de la participation politique et de la responsabilité, se définir en tant que participant dans le domaine politique pour des raisons de prise de responsabilité n’est pas nécessairement positif tout comme se déclarer non-participant ne fait pas de l’individu un résistant automatiquement, à juste titre la philosophe rappelle « Ce qui est vrai, c’est que les non-participants n’étaient pas des résistants et qu’ils ne croyaient pas que leur attitude aurait des conséquences politiques ».

Pour terminer sa réflexion, Arendt reprend alors le principe socratique évoqué précédemment à savoir « Mieux vaut subir une injustice que d’en commettre une » et interroge sa signification à l’aune de son analyse. Ainsi la philosophe déclare alors que la participation politique à un régime criminel enlève toute possibilité pour le sujet d’estimer sa vie d’un point de vue moral « je ne pourrais plus vivre avec moi ; ma vie cesserait de valoir la peine pour moi » ainsi il apparait préférable de « subir une injustice » quand bien même celle-ci serait la peine de mort plutôt que de supporter le poids de la culpabilité. La philosophe souligne l’extrême condition menant à cette observation, seule une situation marginale peut amener les normes morales à devenir valables dans le champ politique, c’est alors un symptôme d’impuissance politique profond qui laisse l’individu seul face à son éthique et à sa responsabilité propre. Pour Arendt cette position d’isolement face à la politique est souvent un argument en faveur de l’inaction et de plus est un argument subjectif, en effet face à un gouvernement autoritaire à quel moment un sujet peut-il s’estimer inapte à toute action politique de résistance ? La difficulté de répondre à cette question provient du fait qu’en matière de morale et politique c’est selon la philosophe qu’il n’existe pas à priori de règles générales comme dans le domaine juridique capable de guider le sujet. A cet égard, la critique envers les jugements moraux contenus dans Responsabilité et jugement apparait sévère dans la mesure où cette absence concrète de règles générales vient faire échouer nécessairement le jugement moral. Même en admettant que la thèse de non-contradiction perçue chez Socrate et transformée en maxime chez Kant ne prend son sens que pour les individus « [vivants] explicitement avec eux-mêmes » c’est-à-dire les hommes dotés d’une certaine conscience éthique présente chez certains hommes et absents chez d’autres. Il apparait simple de comprendre ce caractère aléatoire de la conscience morale, en effet sur un groupe fictif de vingt personnes confronté à un dilemme moral, tuer ou être tué  combien d’entre eux en condition choisiront la mort en vertu de la maxime socratique ? Arendt souligne l’absurdité tant morale, politique que juridique d’appeler à cette conscience chez l’homme qui doit agir « nonobstant les présupposés de la jurisprudence qui, en cas de perplexité en appelle à la conscience que chaque homme sain d’esprit devrait avoir, il est prouvé qu’un assez grand nombre en a une, mais nullement tous ». La philosophe termine alors son texte sur un appel à l’exercice de la pensée de l’homme, si aucune norme morale, individuelle ou personnelle ne peut excuser de toute responsabilité collective, l’homme à travers l’exercice libre de sa pensée, par le biais d’un dialogue avec lui-même peut alors se définir concrètement face à cette responsabilité collective qu’il doit assumer d’une manière ou d’une autre puisqu’elle est cette possibilité de prendre sur soi « les conséquences de choses dont nous sommes entièrement innocents » permettant de « vivre notre vie non de façon indépendante, mais parmi nos congénères ».

           

            En conclusion ce que propose Hannah Arendt tout au long de cet article intitulé La responsabilité collective est tout d’abord d’inscrire profondément cette idée de responsabilité collective dans le champ de la politique. Pour elle toute utilisation morale ou juridique de cette notion semble être un détournement dans la mesure ou la responsabilité collective questionne entièrement la participation de l’individu dans la politique. Cette idée de responsabilité collective en tant que « responsabilité déléguée pour des choses que nous n’avons pas faites » ne doit pas être confondue comme cela a pu être le cas dans l’Allemagne d’après-guerre avec la culpabilité collective. A travers ce texte, ce que la philosophe semble montrer c’est que s’affirmer en tant que coupable semble plus aisé que de se déclarer comme responsable car si la culpabilité lie le sujet directement à une action incriminée effectuée, la responsabilité et à plus forte raison la responsabilité collective vient interroger le sujet sur les divers plans d’activité humaine : moral, politique et juridique. Or si dans le cadre juridique des normes sont fixées, dans le domaine moral et politique la responsabilité collective pose profondément la question de l’engagement de l’individu et de son manque de repère objectif pour se définir vis-à-vis de cette responsabilité déléguée. Arendt montre de façon exhaustive et concrète l’impossibilité alors de faire jouer les critères moraux dans une détermination politique, la maxime originale définie par Socrate « Mieux vaut subir une injustice que d’en commettre une » et celle de Kant de principe de non-contradiction ne valent toute deux que lorsqu’on suppose une certaine conscience chez l’individu. La philosophe pense alors que face à cette détermination incertaine, il convient de redonner de la force à la capacité fondamentale et inaliénable de l’homme qu’est la pensée en tant qu’élément premier permettant à l’individu de s’autodéterminer de façon concrète et d’accepter de supporter le poids d’une responsabilité collective qui bien que pouvant apparaitre comme un fardeau relatif n’en demeure pas moins une des notions politiques essentielles permettant à celui-ci de vivre en collectivité. Si l’analyse d’Hannah Arendt vient place fondamentalement la réflexion à propos de la responsabilité collective dans une réflexion politique et non juridique, il apparait qu’elle n’en demeure pas moins essentielle dans le cadre d’une réflexion de philosophie du droit sur le concept de responsabilité. Si la responsabilité collective en termes de droit apparait tant dans le droit pénal que dans le droit civil cette volonté de repositionner le sujet au sein de cette responsabilité à priori politique chez Arendt peut amener à réinterroger la légitimité de la définition de la responsabilité collective dans le droit à l’heure où cette responsabilité collective tend à s’orienter vers des questions de responsabilité sociale notamment chez Hans Jonas ou la responsabilité passerait du statut de vertu individuelle sur le modèle kantien à celui de vertu sociale correspondant à la maxime «agit de manière à ce que les effets de tes actions soient compatibles avec la permanence d'une vie humaine authentique sur Terre » chez Jonas."

Responsabilité et Jugement – Hannah Arendt aux éditions Payot

« La responsabilité collective » p. 173 à 183

http://www.amazon.fr/Responsabilit%C3%A9-jugement-Hannah-Arendt/dp/2228904066 à partir de 5€